Vivre sans compromis
Six ans après avoir quitté l’Angleterre pour devenir moine bouddhiste en Thaïlande, je suis retourné rendre visite à ma famille. Nous étions en 1984 et, alors que l’avion approchait de Heathrow, je me demandais dans quelle mesure le célèbre roman de George Orwell avait vu juste. Environ une heure plus tard, en quittant l’aéroport, j’ai assisté, choqué, à mon premier accès de rage au volant. Mais cela ne laissait en rien présager la suite. J’ai vu mes premiers punks et j’ai découvert qu’il y avait une Première ministre qui soutenait que la société n’existait pas. Dans l’ensemble, cependant, mon petit coin d’Angleterre semblait avoir peu changé depuis mon départ.
Après quelques jours de visite à notre monastère affilié, situé dans une charmante région du West Sussex, je suis rentré à la maison avec mes parents. Assis derrière mon père dans la voiture familiale, je leur ai raconté un épisode amusant survenu pendant le voyage. Ils ont tous les deux ri. J’ai vu mon père se détendre visiblement. Il s’est tourné vers ma mère et a dit : « Au moins, il n’a pas perdu son sens de l’humour. »
J’ai alors compris que c’était là la principale préoccupation de mon père. Il craignait que je sois devenu, au cours de ces dernières années, une sorte d’automate fade et dénué d’émotions. Mais pour moi, l’entraînement monastique n’avait jamais consisté à un renoncement austère de toute forme de plaisir et à réprimer toutes les réactions spontanées face à la vie. C’était plutôt l’occasion de vivre selon une forme de vie qui exprimait mes valeurs et mes aspirations et où je pouvais poursuivre, sans compromis, mon intense curiosité envers la vie. Et si on cherche vraiment à regarder la vie de près, comment ne pas sourire aussi souvent qu’on fronce les sourcils et, de temps à autre, éclater de rire ? Surtout de soi-même.
AJ 10/10/26

